Soins et maltraitance
Par Anne SEIGLAN, jeudi 20 novembre 2008 à 20:55 :: Réflexions et Discussions :: permalien #74
Décidemment, l’émission sur France 2 de David Pujadas sur la maltraitance n’en finit pas de faire réfléchir les soignants, et c’est une bonne chose. Bien que le procédé du « sous-marin » reste sujet à caution (une journaliste qui se fait passer pour une aide-soignante dans une maison de retraite), il a le mérite de soulever un sujet dont on parle peu.
Dans les années à venir les malades dépendants seront de plus en plus nombreux, et il est urgent de préparer tous les soignants à ce type de prise en charge.
Mais il faut s’entendre sur les termes.
Ce qui peut relever de la maltraitance dans un cas, n’en est pas forcément dans un autre, tout n’est pas tout blanc ou tout noir, et certains comportements peuvent souvent trouver une justification.
Je veux dire par là qu’il est évident, qu’un tutoiement peut relever d’une certaine forme de maltraitance quand il est pratiqué de façon systématique envers la personne dépendante. Dans le cas particulier des malades Alzheimer, certains formateurs recommandent au contraire le tutoiement pour faciliter le soin et obtenir le consentement du malade, le renvoyant ainsi vers son enfance et déclenchant des sortes de réflexes qui lui permettront de répondre aux consignes qu’on lui adresse.
Dans la même veine, on apprend ainsi dans ce reportage qu’il ne faut jamais commencer la toilette d’un malade Alzheimer par le visage parce que ce geste est ressenti comme une agression. Mon expérience en ce domaine m’a appris au fil des années qu’il n’y a pas de recettes toutes faites quand on s’occupe de ces patients et que chaque cas est particulier. Si l’on est un tant soit peu observateur durant le soin, on s’aperçoit que tout geste d’approche est souvent vécu comme particulièrement angoissant, surtout quand le malade en est au début de sa prise en charge, ou qu’il n’a pas encore le traitement adapté à sa pathologie. Même approcher un verre d’eau du visage devient parfois problématique.
Le soignant en vient à tâtonner et à expérimenter au fil des jours la meilleure formule d’approche envers ces patients.
Instituer un rituel pour la toilette, au cours de laquelle le soignant exécute toujours les mêmes gestes dans le même ordre, constitue souvent une approche rassurante pour la personne qui se déconnecte peu à peu de la réalité. Et dans ce cas, que l’on commence par le visage ou par les pieds n’a pas vraiment d’importance. Les jugements à l’emporte-pièce de quelqu’un de complètement extérieur aux soins n’ont ici pas leur place. Nous en avons discuté au cours d’une rencontre entre infirmières, et je veux citer quelques exemples qui me paraissent significatifs.
M.M commence une maladie d’Alzheimer depuis deux ans. Un jour, refusant la toilette, il léve la main pour frapper l’infirmière. Celle-ci lui attrape le poignet, la montre dérape sous ses doigts, il s’écorche, saigne, l’infirmière finit par lui faire un pansement pour arrêter le sang de couler. Deux jours après, la fille du patient l’appelle pour l’accuser d’avoir maltaité son père. Seule solution pour l’infirmière : laisser tomber le malade, le passer à une autre équipe qui prend le relais le lendemain. Inutile de se retrouver avec un procès en maltraitance pour un acte qui n’en est pas. Si la famille ne reconnaît pas la gravité de la maladie du patient et qu’elle ne fait pas confiance aux soignants qu’elle choisit, il vaut mieux effectivement en changer.
Madame B. à 92 ans, est de plus en plus dépendante après une chute où elle s’est cassé le col du fémur et dont elle s’est mal rétablie. Elle répète ne permanence qu’elle veut retourner chez son Papa et sa Maman, qu’elle ne supporte plus les soins, les infirmières et tous les gens qui viennent chez elle (les auxiliaires de vie qui lui préparent le repas) pour manger. Elle le dit sur un ton de plus en plus belliqueux au fil des jours, de plus en plus hargneux. Qu’elle veut partir sinon elle se suicidera. Les soins sont de plus en plus difficiles, les infirmières se font agonir d’injures chaque fois. Le médecin refuse de donner des neuroleptiques : « elle risquerait de retomber », « je travaille pour le bien du malade, pas pour celui de son entourage ». Mais l’entourage n’en peut plus. Sa fille chez qui elle vit, hésite à rentrer chez elle le soir après le travail. Que faire ? Ramener la malade dans la réalité en lui disant qu’elle n’a plus ses parents depuis longtemps constituerait-il de la maltraitance ? de toutes façons, ça ne réussit pas à la calmer. Répliquer aux injures ? Se taire et la laisser faire ? Mais quand elle cherche à griffer, ou à mordre ? Comment éviter d’en arriver là ? Esquiver sans rien dire ? Menacer ? L’infirmière a pris le parti de subir et de ne rien dire, faisant les soins sans plus aucun échange. Combien de temps cela va-t-il durer ? Et n’est-ce pas encore de la maltraitance, comme si on soignait une bête ?
Alors qu’est-ce que la maltraitance ? Un malade couvert d’hématomes ? Les personnes âgées « marquent » vite, surtout quand elles sont sous anti-coagulants, et souvent le simple fait de les aider à se relever en les tenant par la main provoque des marques sur les avant-bras. Les plaies et bosses sont rarement un critère pertinent du fait des chutes à répétition de certains patients et de la fragilité de la peau chez la personne âgée. Je doute que les coups donnés par les soignants soient si fréquents qu’on se complait à le dire dans ce reportage. C’est vrai que certains malades sont exaspérants, mais le soignant n’a à les supporter que le temps du soin, contrairement aux familles pour lesquelles le fardeau est souvent beaucoup plus lourd.
Alors, à partir de quand, un soignant devient maltraitant ? Qu’est-ce qui le fait passer à l’acte ? C’est un professionnel, il est sensé s’adapter à toutes les situations difficiles du soin, et savoir prendre du recul par rapport à ce qui se joue pendant ce temps particulier. Ce n’est pas le malade qui est difficile, c’est la maladie qui le rend éprouvant pour son entourage.
Le soignant est quand même dans une situation particulière : il est le seul à exiger quelque chose de la personne dépendante. Quand une infirmière fait une toilette ou habille un malade dépendant, elle lui enjoint de lever un bras ou une jambe, de se coucher, de se relever, et prend le risque ainsi à tout moment d’arriver à des incompréhensions et à des révoltes. A tout moment, l’enchainement des soins peut déraper. Et je parle pas des soins invasifs, tels que piqûres, prise de sang, pose de cathéters, pansements, etc.
Au contraire, les auxiliaires de vie ou les familles voient le patient dans des circonstances au cours desquelles il y a rarement des consignes à exécuter : elles emmènent le malade se promener, elles lui donnent à manger ou à boire... Elles sont du côté, non pas des contraintes, mais des petits plaisirs, ce qui n’engendre pas la même incompréhension ni la même opposition.
Quand l’enchainement des soins dérape, il faut savoir réagir vite. Si le soignant connaît bien la personne, ça peut de résoudre facilement par quelques paroles rassurantes : on fait comme d’habitude, vous ne vous rappelez pas ? Bien sûr que le patient ne se rappelle pas la plupart du temps, mais il comprend de lui-même qu’il a dérapé. D’autre fois, ça ne suffit pas, et le ton monte. Certains patients, qui maitrisent encore bien le langage savent l’utiliser là où ça fait mal, surtout quand ils connaissent bien leur soignant. Le manque de respect, les insultes, pleuvent. La tentation est alors grande de risposter sur le même registre, mais c’est un jeu qui n’a plus de fin. Et c’est là que commence la maltraitance. La solution qui consiste à ne rien répondre en se disant que c’est la maladie qui est responsable et non le malade, aboutit à des situations de soin au cours desquelles plus aucune parole n’est échangée. On obtient la paix, mais le travail de soin est peu satisfaisant, et ça peut durer des mois.
D’après le reportage, 80% de la maltaitance se passe à domicile. On peut se demander comment une journaliste « infiltrée » en arrive à ce chiffre, alors qu’elle n’est allée que quelques jours en maison de retraite. Ceci dit, ce n’est probablement pas faux, dans la mesure où les soins à domicile sont des soins au long cours. A l’hôpital, les soignants n’ont pas à supporter un malade irrascible très longtemps, et le prétexte de la charge de travail arrive à point pour couper court à toute agressivité. A domicile, jour après jour, il faut apprendre à gérer les situations difficiles, à surmonter l’angoisse que peut provoquer le contact avec un patient agressif.
Nous en arrivons donc à parler de l’agressivité du soignant lors de situations où le patient lui-même manifeste de l’agressivité. Quand on parle de maltraitance des malades, on pourrait aussi parler de la maltraitance des soignants par les malades. Il faut des nerfs solides pour affronter certaines situations de soin qui tendent à pousser à bout le soignant. Le malade en refus de soin est particulièrement difficile. Si les familles ne soutiennent pas le soignant lorsqu’il lui expose ses difficultés, elles aggravent les relations qui essaient de s’instaurer malgré tout. Je pense ainsi, sans vouloir l’excuser, qu’il est relativement rare qu’un soignant frappe un patient, au regard de toutes les situations d’agressivité auxquelles il a à faire face.
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